« 10 août 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16356, f. 37-38], transcr. Caroline Lucas, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5459, page consultée le 04 mai 2026.
10 août [1844], samedi soir, 6 h. ½
Vous êtes allé à la poste hériter, mais vous n’irez pas à la postérité, c’est moi
qui
vous barrerai le chemin, vous pouvez y compter. Pour un homme qui est le plus fort,
c’est bien mesquin ce que vous faites là envers une faible femme. Taisez-vous et
comptez sur ma guipure, sur une pipe, et sur des bas rouges. Voime, voime, je vous donnerai tout cela en cas
d’eau, un jour qu’il fera beau. Ia, ia, monsire, matame1.
Jour Toto, jour mon cher petit o. Je ne vous en veux pas. Je vous approuve au contraire d’avoir de la raison pour
nous deux. Je vous en remercie et je vous aime.
Jour cher petit bien-aimé, je
suis bien heureuse. Je t’ai vu, j’ai passé une bonne partie de la journée avec toi.
Je
suis heureuse, heureuse, heureuse. Si tu viens de bonne heure ce soir, je te fais
grâce à tout jamais du verre à patte2. Voillàa comme je suis, moi, quand on fait ma vollontéb !
Clairette ne vient pas vite. Je suis sûre
qu’elle aura voulu attendre son père qui ne sera pas venu à son atelier. Enfin, la
pauvre enfant, elle doit voir que je fais tout ce que je peux pour lui donner cette
satisfaction. Malheureusement, son père ne s’y prête pas du tout. Je vais la voir
tout
à l’heure probablement très triste et très crottée. Chaque fois qu’elle revient de
chez son père et qu’elle ne l’a pas trouvé, elle est très malheureuse. Il est
impossible d’aimer plus un père moins aimable. Enfin, l’amour quel qu’il soit, est
aveugle. En voilà bien une preuve.
Je ne dis pas cela pour moi, parce que je ne
vous aime pas d’amour, moi. Je vous aime autrement et mieux
que ça. Je vous aime à ma façon à moi qui vaut mieux que celle de tout le monde.
Aussi, je ne suis pas si bête de fermer les yeux. Je les ouvre au contraire tout
grandsc afin de ne pas perdre un
seul de vos avantages. Je veux voir vos beaux cheveux, si fins, vos beaux yeux, si
doux, votre joli nez, si bien modelé, votre ravissante petite bouche rose, vos dents
éblouissantes et bien autres choses encore que l’espace ne me permet pas d’énumérer.
Je vous adore. Je vous baise et rebaise de toutes mes forces.
Juliette
1 Imitation de l’accent allemand pour « oui, oui, monsieur, madame ».
2 Le manuscrit comporte le dessin d’un verre à pied surmonté d’une sorte de capuchon.
a La consonne est volontairement doublée.
b La consonne est volontairement doublée.
c « grand ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
